Le monde est un poème
il a un sens
il a un ordre
il veut quelque chose
il va quelque part
Située à l'entrée du massif des calanques à l'extrême sud de Marseille, la Fontaine de Voire* est selon la Tradition le lieu précis où Gyptis-aux-yeux-rieurs offre son Graal au migrant phocéen 
Excursion facile, çà et là quelques raidillons, en semaine il n'y a personne, un de ces endroits où même le néophyte voire le béotien sentent la main d'en-haut ordonner l'espace, ici un trou dans le rocher, une vulve, l'entrée d'une conduite vers les forces cachées, les parois de la grotte ondulent de bas en haut et de haut en bas, un peu de paréidolie et aussitôt aparaissent des sauriens, béhémoths, léviathans pétrifiés dans des coulées de lave brusquement figées
Sur la gauche du trou noir inférieur une main au bout d'un bras sort du rocher, elle bénit la grotte, la caresse, Picasso aurait adoré dessiner cette vue, y aurait ajouté le Minotaure
Ici donc la princesse hardie a rempli son Graal nuptial d'eau sacrée rédemptrice du hasard
Si jamais cher Viktor tu voulais faire un pèlerinage jusqu'à la very source de la civilisation de l'Ouest c'est simple, tu prends le bus 19 qui va du Vieux-Port au château de Pastré, de là tu gagnes le pic de l'Homme Mort, suivre la piste noire parfois assez raide, habillé de pins d'Alep et de chênes kermès le clair calcaire affleure partout, un rapace trace des cercles lents dans l'air, tu remontes à chaque pas le temps, un pas en avant et c'est une année du passé que tu laisses derrière toi jusqu'à parvenir au point zéro, au premier jet des deux mille six-cents ans d'histoire, tu te retrouves, taillé dans le roc par les Puissances elles-mêmes, devant le discret commencement du principe français et si tu as de la chance tu verras dans un éclair la belle princesse d'un seul élan tendre le Graal au courageux Phocéen, tu remarques le grand sourire canaille de celui-ci, sa façon allègre de boire à grands traits l'eau sacrée sous les hourras de ses compagnons - la princesse elle, n'est pas loin de tomber dans les pommes s'il n'y avaient pas les bras de son chéri élu pour la retenir, leurs lèvres se touchent, se trouvent, se goûtent, le monde bascule dans un ailleurs, les dieux en haut et en bas poussent des soupirs de soulagement
Beau panorama de la ville lovée dans des eaux turquoises et saphir - la grotte Cosquer est à 177 mètres sous tes pieds, les nombreuses empreintes de mains bénissant les parrois de cette grotte sous-marine t'accompagnent, et là tu te dis que ce coin de terre est enfanté par enchantement de titanesques forces poétiques, un décor de théâtre archaïque géant subitement figé dans la fluidité de son élan
À ton retour tu te mêles à la foule du Quai de la Fraternité, tu t'installes sous les arcades du Quai du Port, l'odeur de la mer est aphrodisiaque, tu commandes un plateau d'huitres, dans le journal local tu lis que le projet des Mâts de Marseille est accepté par la grande majorité des habitants de la cité par vote exprimé, une mouette t'observe, ses yeux envoient un rayon laser, Artémis, Gyptis et Protis aussi, le monde est un poème, il a un sens, il a un ordre, il veut quelque chose, il va vers quelque part précis
*d'après le patronyme d'un ancien propriétaire des lieux au dix-neuvième siècle

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog